June 24, 20201

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Tribune du Professeur Jean-Jacques Eledjam, Président de la Croix-Rouge française, parue dans le quotidien Les Échos le 30 avril 2020.

Nous ne mesurons pas encore l’ampleur des conséquences économiques et sociales du confinement simultané de plus de la moitié de l’humanité, mais dans un monde fondé sur la croissance, nous ne savons pas ralentir sans perdre l’équilibre. Santé, travail, ressources énergétiques, politiques monétaires et commerciales, géopolitique, libertés publiques : nous basculons dans l’inconnu et les prochaines années seront dures, notamment pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’adapter aux changements brutaux. Car l’urgence sanitaire aggrave l’urgence sociale, dans laquelle se trouvaient déjà des millions de personnes en France et dans le monde.

 

 

Ce constat, nous ne le tirons pas de livres ou de graphiques. C’est la réalité quotidienne des volontaires de la Croix-Rouge française, engagés en première ligne depuis des semaines pour éviter que cette crise sanitaire ne devienne une crise humanitaire. Présents sur tous les territoires de métropole et d’outre-mer, nos 100 000 volontaires – bénévoles, salariés et étudiants – ont été rejoints par des milliers de bénévoles spontanés et sont soutenus par un réseau d’entreprises et de donateurs fidèles et généreux. A l’international, notamment en Afrique, nous travaillons sur place avec nos partenaires locaux de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, pour renforcer leurs capacités à faire face à cette épidémie.

 

Dans toutes nos actions, auprès des personnes vulnérables isolées, des sans-abris, des plus démunis ou des victimes de l’épidémie, nous n’apportons pas un simple service qui pourrait être fourni par n’importe quel acteur marchand. Nous apportons l’inconditionnalité de l’aide, la confiance, le regard attentionné, le mot qui rassure, le geste désintéressé. En un mot : l’Humanité.

 

Depuis quelques semaines, un mot est sur toutes les lèvres : « essentiel ». « Salariés essentiels », « commerces essentiels », « protections essentielles », « déplacements essentiels ». Ce grand ralentissement est l’occasion de repenser nos priorités. Nous pensions être des individus ou des communautés autonomes ? Nous prenons conscience que nous sommes reliés les uns aux autres, pour le meilleur et pour le pire, dans une même collectivité. Nous exaltions le culte de l’image et la jeunesse éternelle ? Nous redécouvrons notre mortalité et la valeur de chaque vie, fut-elle âgée et « improductive » selon nos critères. Nous prétendions augmenter la réalité par la technique et voilà que nous manquons de masques. Nous admirions des modèles de « réussite » bruyants et clinquants, nous applaudissons maintenant nos infirmières, nos aides-soignants, nos professeurs et nos caissières. Que restera-t-il de cette fenêtre de lucidité qui va bientôt se refermer ?

 

Parce que l’histoire est jalonnée de crises, nous devons mettre la résilience au cœur de nos systèmes économiques, de santé et de protection sociale. Cette notion, au cœur de la mission de la Croix-Rouge, se définit comme la capacité des personnes et des populations exposées à des vulnérabilités, des catastrophes ou des crises, à faire face, à s’adapter, à se relever et à retrouver une vie digne et autonome. Cela passe par une meilleure connaissance des risques, par l’éducation aux gestes qui sauvent (près des 2/3 des Français sont incapables d’appliquer), par une meilleure coordination entre les acteurs de la santé, du secours et du social et par un investissement massif dans la prévention, qui permettrait d’éviter tant de dégâts humains et de coûts de relèvement. Cela passe enfin par une véritable solidarité internationale, nationale, locale et interpersonnelle. Outre le devoir moral qui nous oblige, cette crise nous le rappelle : nous sommes interdépendants, responsables les uns des autres. L’avenir est à la subsidiarité et aux dynamiques de proximité, qui placent les biens communs au-dessus des intérêts particuliers.

 

Pour former la société à la résilience et à la solidarité de proximité, je propose de faire du 17 mars, date du début du confinement, une « journée nationale de prévention et de préparation solidaire aux risques », qui se déroulerait en trois temps. D’abord un temps de sensibilisation et de formation, en organisant un exercice départemental sur un scénario de crise ou de catastrophe différent chaque année (épidémie, inondation, attentat, canicule, accident industriel, etc.) et qui associerait les écoles, les collectivités locales, les entreprises, les services publics, les associations, les établissements de soin, les réseaux de secours, etc. Ensuite, un temps démocratique au Parlement, où le Gouvernement présenterait l’état de la préparation du pays face aux risques. Enfin, un temps dédié au local, l’occasion pour les communes de faire le point avec les associations, les comités de quartiers et toutes les parties prenantes, sur l’organisation de la réponse et de la solidarité de proximité. Loin d’ajouter à l’anxiété collective, cette journée serait de nature à rassurer, en se rappelant régulièrement que nous sommes prêts à faire face.

 

Pour faire vivre ces solidarités protectrices, l’Etat doit davantage reconnaitre le rôle des associations, comme le font les collectivités locales. Dans les prochains mois nous aurons besoin de confiance, et pas seulement pour limiter les effets de la récession. Pour sortir de notre apnée sociale, nous devrons nous réapprivoiser, réapprendre à se regarder, à s’approcher. Et pour cela, le rôle des associations sera décisif, pourvu qu’elles sachent se réinventer.

Mais rien de tout cela ne sera durable, si nous ne transformons pas notre rapport au monde à partir de ses fragilités : celles de la personne humaine et de son environnement. Les virus circulaient avant les changements climatiques et ils continueront. Mais il existe un lien fort entre les meurtrissures de la planète et les vulnérabilités humaines. Les unes comme les autres sont aggravées par notre indifférence, par notre besoin de consommer sans limite, de rendre le monde disponible à chaque instant. Ce lien se retrouve dans la double inégalité sociale et environnementale qui expose davantage les personnes les plus vulnérables aux conséquences des changements climatiques, alors même qu’elles ont moins de moyens pour s’en protéger et s’y adapter.

 

La réponse à cette double inégalité est au cœur du projet associatif de la Croix-Rouge. Et quand la vague épidémique se retirera, nous serons toujours là, pour rassembler tous ceux qui veulent agir. Pour protéger et relever sans condition les personnes en situation de vulnérabilité, et construire, avec elles, leur résilience.

5Quand la vague se retirera